dimanche 26 février 2017

La bonne prononciation




Pour les vacances, voici une petite histoire, racontée par jean-claude Carrière. Comme toujours, nous dit-il, la sagesse est contradictoire et les bonnes histoires se retournent comme des gants.
Voici ce que nous dit une histoire soufi à propos de la prononciation correcte du sacré.




Un derviche de bonne réputation marchait pensif le long d'un fleuve, quand il entendit une voix humaine  qui chantait un hymne sacré. mais au lieu de prononcer correctement les syllabes YA HU, la voix prononçait U YA HU.
Le derviche jugea qu'il était de son devoir de corriger cette imperfection. Il loua un bateau et rama jusqu'à une petite île, au milieu du fleuve, d'où lui parvenait la voix du chanteur. Dans une hutte de roseaux, il trouva un homme pauvrement vêtu qui psalmodiait ses prières et qui se trompait.
Le derviche le corrigea aimablement. L'autre le remercia en toute humilité.
Ils se séparèrent. Le derviche regagna son bateau et rama vers la rive. Il avait l'âme satisfaite, conscient d'avoir accompli une très bonne action. Car il est dit qu'un homme qui chante correctement les textes sacrés peut marcher sur les eaux. Cet exploit, toute sa vie, le derviche avait souhaité pouvoir l'accomplir. mais vainement.
Alors qu'il se trouvait au milieu du fleuve, la voix du chanteur, un instant interrompue, s'éleva de nouveau dans la petite île. Mais l'homme persistait dans sa prononciation incorrecte et il chantait U YA HU.
Le derviche, dans la barque, laissa tomber les avirons, saisi par le découragement, et entreprit de réfléchir sur la perversité de la nature humaine.  Il entendit alors une voix qui l'appelait. Il se retourna. Il vit le chanteur solitaire qui criait :
_ Attends-moi ! Attends-moi ! J'ai quelque chose à te demander !
Quittant la petite île, l'homme s'élança sur les eaux du fleuve. Il marchait véritablement sur les eaux. Il parvint jusqu'au bord de la barque et dit à l'autre :
_ Mon frère, pardonne-moi. Ma mémoire est affaiblie. J'ai déjà oublié la prononciation correcte. Peux-tu me la dire encore une fois, je te prie ? 


dimanche 19 février 2017

Yin Yang



Nos professeurs de taï-chi-chuan nous disent souvent d'observer le dessin du yin yang.
En effet, tous les mouvements des enchaînements du taï-chi sont alternativement yin et yang. Mais il ne s'agit pas de passer de l'un à l'autre comme s'ils étaient deux entités contraires fixes.
Car de même que dans le dessin, un petit rond de la couleur opposée figure dans chaque demi-cercle, indiquant que dans le yin figure déjà en germe le yang et dans le yang se trouve déjà le début du yin, de même dans les mouvements yang, nous devons préparer  le mouvement yin et inversement.
Pour les chinois, tout est changement et chaque situation ne saurait durer. Dans chacune figure déjà la promesse de la suite qui viendra démarrer un nouveau cycle.
Pas de début, pas de fin, tout s'enchaîne dans un mouvement perpétuel.
Lorsqu'un mouvement atteint son maximum, il se transforme en son contraire, nous dit Cyrille Javary. Et selon lui, le dessin yin-yang est le schéma du grand retournement.
Le taï-chi-chuan, dont le but est de faciliter la circulation du flux vital à l'intérieur du corps, permet d'induire dans son corps l'enroulement du grand retournement.
Les deux points de couleur inverse dans le dessin sont des graines destinées à grandir, qui nous rendent perceptibles la rythmique du grand retournement.
La progression de ces points blancs et noirs n'affectent pas le mouvement jusqu'à un moment critique pour que bascule l'organisation.

Un flocon ne pèse rien
Celui-ci a fait choir
la neige accumulée sur la feuille





Nous sommes ici dans la pensée taoïste, tellement différente de la nôtre que nous n'en saisissons pas  aisément la signification.
Yin et yang sont les deux versants d'une manière d'agir, l'une privilégiant le temps et la solidité : yin, l'autre l'action et la force, yang.

 J'ai trouvé également l'illustration de cette dynamique des contraires dans le livre de Trinh Xuan Tran : La plénitude du vide. En voici un extrait :

"Ainsi, des phénomènes qui semblent opposés _ la lumière et les ténèbres, la défaite et la victoire, la vie et la mort, le plaisir et la souffrance, le bien et le mal, ou, en ce qui nous concerne ici, le vide et le plein_ doivent être considérés comme les manifestations polaires de deux extrêmes d'une seule et même réalité. De ce point de vue, selon le taoïsme, est vertueux non pas celui qui s'efforce d'éradiquer tout le mal pour ne retenir que le bien, tâche qui serait impossible, mais celui qui tente de maintenir un équilibre dynamique entre le bien et le mal, objectif beaucoup plus accessible.
La notion d'"opposition dynamique" est ici clé. Elle joue un rôle fondamental dans la pensée taoïste. A cause de l'impermanence du cosmos, rien ne peut être statique dans l'univers : tout bouge, tout change, tout évolue. L'action dynamique et réciproque du couple Yin-Yang fait que l'univers et tout ce qu'il contient obéissent à un mouvement cyclique perpétuel, sans début ni fin. Les deux forces polaires étant étroitement liées, le Yang contient le Yin en germe. Celui-ci croît jusqu'à son maximum pour remplacer le Yang, mais le Yang contient lui-même le Yin en germe et sera à son tour remplacé par ce dernier, et ainsi de suite. Le mouvement du Tao est semblable à celui d'un balancier. D'après Lao-Tseu, "le retour est le mouvement du Tao, et l'éloignement implique le retour. " Cette alternance donne espoir, courage et persévérance dans les moments difficiles de la vie, car ceux-ci ne peuvent qu'être remplacés par des temps meilleurs, mais elle suggère aussi prudence, modestie et retenue dans les périodes fastes, car le déclin n'est jamais très éloigné."

Pour terminer, un poème de François Cheng, qui a ici toute sa place, bien entendu.

Point de retour sans aller

Le fleuve de larmes et de sang

s'évapore en brume légère
Se condense en nuages flottants
retombe en pluie fertile,
Tout le perdu est repris
Source et mer sont retrouvailles

Point d'aller sans retour





dimanche 12 février 2017

Lecture



Certaines émissions de la grande Librairie sont passionnantes. C'était le cas avec celle où Daniel Pennac et Christian Bobin étaient invités. Daniel Pennac y a fait allusion à la préface d'Une petite robe de fête où Christian Bobin  nous parle de la lecture. Je l'ai retrouvée et je vous livre un extrait de ce texte magnifique.



"Au début on ne lit pas. Au lever de la vie, à l'aurore des yeux. On avale la vie par la bouche, par les mains, mais on ne tache pas encore ses yeux avec de l'encre. Aux principes de la vie, aux sources premières, aux ruisselets de l'enfance, on ne lit pas, on n'a pas l'idée de lire, de claquer derrière soi la page d'un livre, la porte d'une phrase.Non, c'est plus simple au début. Plus fou peut-être. On est séparé de rien, par rien. On est dans un continent sans vraies limites _ et ce continent, c'est vous, soi-même.Au début, il y a les terres immenses du jeu, les grandes prairies de l'invention, les fleuves des premiers pas, et partout alentour l'océan de la mère, les vagues battantes de la voix maternelle. Tout cela, c'est vous, sans rupture, sans déchirure.Un espace infini, aisément mesurable. Pas de livres là-dedans. Pas de place pour une lecture, pour le deuil émerveillé de lire. D'ailleurs les enfants ne supportent pas de voir la mère en train de lire. Ils lui arrachent le livre des mains, réclament une présence entière, et non pas cette présence incertaine, corrompue par le songe. La lecture entre bien plus tard dans l'enfance. Il faut d'abord apprendre, et c'est comme une souffrance, les premiers temps de l'exil. On apprend sa solitude lettre après lettre, le doigt sur le cœur, soulignant chaque voyelle du sang rouge.Les parents sont contents de vous voir lire, apprendre, souffrir. Ils ont toujours secrètement peur que leur enfant ne soit pas comme les autres, qu'il n'arrive pas à avaler l'alphabet, à le déglutir dans des phrases bien assises, bien droites, bien mâchées. C'est un mystère, la lecture.
Comment on y parvient, on ne sait pas.Les méthodes sont ce qu'elles sont, sans importance. Un jour, on reconnait le mot sur la page, on le dit à voix haute, et c'est un bout de dieu qui s'en va, une première fracture du paradis. On continue avec le mot suivant, et l'univers qui faisait un tout ne fait plus rien que des phrases, des terres perdues dans le blanc de la page. On est à l'école, on fait son métier d'enfant. Il y a, c'est vrai, un grand bonheur de cette perte-là, de cette trouvaille première de la lecture, de sa capacité à déchiffrer une page, à contempler des ombres.C'est même plus fort que le bonheur, il faudrait pour être juste parler de joie. De joie et de frayeur. La joie va toujours avec la frayeur, les livres vont toujours avec le deuil. Après, après cette première fin du monde, autre chose commence."
....



"Où sont les pauvres, où sont les vivants. C'est impossible à dire. Ceux qui ne lisent jamais forment un peuple taciturne. Les objets leur tiennent lieu de mots : les voitures avec sièges en cuir quand il y a de l'argent, les bibelots sur les napperons quand il n'y en n'a pas. Dans la lecture on quitte sa vie, on l'échange contre l'esprit du songe, la flamme du vent. Une vie sans lecture est une vie qu'on ne quitte jamais, une vie entassée, étouffée de tout ce qu'elle retient comme dans ces histoires du journal, quand on force les portes d'une maison envahie jusqu'aux plafonds par les ordures. Il y a la main blanche de ceux qui ont pour eux l'argent. Il y a la main fine de ceux qui ont pour eux le songe. Et il y a tous ceux qui n'ont pas de main - privés d'or, privés d'encre. C'est pour ça qu'on écrit. Ce ne peut être que pour ça, et quand c'est pour autre chose, c'est sans intérêt : pour aller des uns vers les autres.
Pour en finir avec le morcellement du monde, pour en finir avec le système des castes et enfin toucher aux intouchables. Pour offrir un livre à ceux qui ne liront jamais."
Christian Bobin




Ce texte est magnifique, malheureusement un peu long pour un article. J'ai dû me résoudre à enlever la partie centrale, qui nous décrit les non-lecteurs et les lecteurs. Mais je vous invite à la lire : c'est un vrai bonheur, une joie que j'aimerais partager. Ce texte est décidément une merveille de poésie et de vérité !


lundi 6 février 2017

Soirée étoilée le 10 février




Nous avons consulté la météo et la soirée du vendredi 10 février semble s'annoncer clémente.
Nous vous proposons donc de nous rejoindre pour une nouvelle soirée étoilée d'hiver. 
Certes, il fait un peu froid le soir à cette saison mais le ciel est magnifique et les étoiles se montrent plus brillantes qu'aux beaux jours.

Si nous sommes suffisamment tôt, nous verrons Mars et Vénus. Et nous verrons les constellations d'hiver, comme Orion, Cassiopée, Persée, le Cocher, le petit et le grand chien et tant d'autres, et toutes les étoiles.
Le lieu d'observation se situe à 800 mètres d'altitude, il vous faudra donc bien vous couvrir et prévoir de bonnes chaussures pour la petite marche de 20 mn vers le lieu d'observation.
Si vous voulez participer, inscrivez-vous sur notre adresse mail : assoc.altair@gmail.com.
Vous recevrez en retour toutes les informations sur le déroulement de la soirée.



dimanche 5 février 2017

Cycles des planètes, cycles de vie

Notre vie, nos projets, nos relations, les relations entre les planètes, l'univers fonctionnent sous forme de cycles. Des cycles de durées très différentes, mais qui obéissent au même schéma.
Cette notion est très intéressante en astrologie puisque nous nous référons aux cycles que les planètes forment entre elles dans le ciel pour suivre les cycles de nos vies.
Pour en comprendre toute l'importance, il faut connaître le déroulement d'un cycle et ce déroulement est semblable quel que soit le projet, les planètes, l'histoire, notre vie ou nos relations. Après avoir découvert le fonctionnement du cycle, nous pourrons parler lors d'un prochain billet d'un cycle planétaire qui nous touche beaucoup, celui que forment ensemble Jupiter et Saturne. Nous pourrons également explorer comment mieux gérer nos projets grâce à ce modèle.
Je reprends ici ce que développe Sylvie Lafuente Sampietro dans ses cours.


Modèle de cycle (Copyright Sylvie Lafuente Sampietro)

Au commencement, tout en bas du dessin, lorsque le projet démarre, nous sommes à la conjonction. Lorsqu'il s'agit de planètes, elles sont côte à côte dans le ciel vues de la terre. Un nouveau cycle signifie une nouvelle dynamique, un mariage, une fusion, une rencontre. Au démarrage, nous sommes libres, la créativité peut s'exprimer et on ne sait pas encore vers où nous nous dirigeons. La graine est semée mais nous n'en n'avons pas conscience.
Sur le dessin, nous partons vers la droite.
Puis vient le semi-carré : quelque chose commence à émerger et le projet commence à se préciser. C'est un moment de tension car il faut oser aller de l'avant et ce qui est nouveau doit sortir.
Puis au sextile (on a fait 60° sur les 360 du cercle), on se donne les moyens de construire. C'est une phase harmonieuse avec une ouverture des possibles.
Vient le moment du carré : il faut choisir, on en peut pas tout faire et il faut que le projet prenne une forme. Quel engagement prenons-nous alors ? Nous sommes en crise, car il faut oser choisir, pour pouvoir construire par la suite. Et si nous ne choisissons pas, il peut y avoir des difficultés dans la suite du cycle.
Au trigone (120°), nous rencontrons un moment d'ouverture et de compréhension. Nous voyons où nous mène le projet. La croissance est présente.
Le sesqui-carré ou 135 ° nous fait traverser une période de crise de croissance : le projet a bien grandi. Sommes-nous capables de tenir sur tous les fronts qui sont ouverts ? Il nous faut aller encore plus loin mais le pouvons-nous encore ?
Le quinconce permet de s'améliorer. Le projet est en route et bien avancé.
Puis c'est l'opposition. Nous prenons conscience de ce que nous avons fait. Il est très important de prendre conscience du travail accompli.
Et que ce soit une réussite ou un échec, nous allons vers le partage de notre expérience. Il nous faut nous réorienter pour décider de la suite. C'est un travail de conscience et de partage.
Au quinconce, il nous faut partager et mettre en commun nos résultats. 
Le sesqui-carré nous entraîne dans une crise de négociation. Il nous faut négocier entre ce que nous voulons et les autres (la société). 
Le trigone (120 °D) est une phase d'harmonisation, Nous comprenons l'expérience que nous avons faite et comment elle peut servir. Nous pouvons échanger avec le monde sur notre projet.
Au carré (90 ° D), nous arrivons à une crise de réorientation. Il nous faut retrouver le sens de l'expérience fondamentale du cycle.  Il nous faut donc prendre des mesures de réorientation pour arriver au cœur de l'expérience et nous tourner vers ce qui a du sens.
Le sextile nous demande de trouver des solutions pour se donner les moyens d'aller vers ce qui nous intéresse, et préparer le cycle futur..
Et puis vers la fin du cycle vient le semi-carré qui nous dit de lâcher le passé, de nettoyer. C'est un moment difficile car on ne sait pas où l'on va. Il nous faut trouver la quintessence de l'expérience du cycle que nous venons de vivre pour pouvoir nourrir le prochain cycle qui va bientôt démarrer. 
Vient ensuite le moment de redémarrer un nouveau cycle.




Souvent, dans nos sociétés d'efficacité et de rendement, les dernières phases du cycle sont bâclées et nous n'attendons pas de tirer l'essentiel du cycle précédent avant de recommencer un nouveau projet. C'est bien dommage car l'expérience acquise est précieuse et il est très profitable de se poser pour comprendre comment le cycle s'est déroulé et ce que nous pouvons adapter ou améliorer pour le prochain.

Nous avons un très bon exemple de déroulement de cycle avec la relation que forment entre eux le soleil et la lune. Nous en verrons un autre dans un prochain billet. Nous explorerons également comment ce cycle nous concerne chacun directement dans nos vies.


Le cycle soli-lunaire 

« La sagesse est un savoir pratique et réfléchi appliqué au quotidien. Il existe une forme de savoir, constituée par la mémorisation de données éparses, qui de ce fait, brouille les traces sur le chemin de la sagesse. Toutefois, il existe un savoir qui, animé par une vive aspiration à la sagesse, conduit à la réalisation définitive de la plénitude et de l’intégrité de la personne individuelle. » Dane Rudhyar

dimanche 29 janvier 2017

La paix et la lumière



Nous avions cette semaine la visite de Fabrice Midal à Grenoble. Il venait nous parler de son dernier livre : "Foutez vous la paix ! Et commencez à vivre".
Le sujet est provocateur et pas forcément aisé à comprendre et à appliquer.
Il veut nous inciter à refuser la dictature de l'efficacité à tout prix et du toujours plus.
Nous avons toutes sortes d'exemples dans notre vie où nous nous torturons avec ce que nous devons faire, où nous obéissons à des injonctions que nous nous mettons nous-mêmes, où nous avons honte de nous. Il s'offusque aussi de la dictature du calme : il nous faudrait être calme et serein en toutes circonstances.
Tous ceci le conduit au constat que nous pouvons tout simplement nous foutre la paix et refuser tous ces diktats pour devenir simplement ce que nous sommes réellement et devenir pleinement nous-mêmes et créatifs.
Une méditation de pleine présence qui est pratiquée sans objectif mais avec simplement la présence à ce qui est représente déjà un premier pas vers ce "Foutez vous la paix." On peut aussi lorsqu'on s'observe dans une des situations où nous répondons à des injonctions, tout simplement nous dire : "Maintenant, je me fous la paix !"

Ces réflexions sont intéressantes et nous interrogent bien sûr sur ce que la vie actuelle nous demande et comment nous le vivons. Ce constat est salutaire pour beaucoup d'entre nous.




Je crois qu'une des façons de quitter cet état où nous devons toujours être actifs et faire quelque chose peut être de se tourner vers l'art.
Ecouter une musique sublime, être en admiration devant une oeuvre peinte, ou lire un poème qui parle à notre âme, voilà, avec le spectacle de la nature, des moments où nous pouvons accepter de nous foutre la paix et être présent, simplement.

Revoici donc François Cheng et la beauté, avec un extrait de ses "Cinq méditations sur la beauté", où l'on se trouve bien au-delà, là où nous pouvons aller lorsque nous nous foutons la paix :
"Dans une peinture, le paysage que l'artiste fait naître sous son pinceau peut être altier ou tourmenté, compact ou éthéré, nimbé de clarté ou pénétré de mystère. L'important est que ce paysage dépasse la dimension de la seule représentation et qu'il se donne comme une apparition, un avènement. Avènement d'une présence _ non au sens figuratif ou anthropologique du mot_ que l'on peut ressentir ou pressentir, celle même de l'esprit divin. Avec toute sa part d'invisible, cette présence correspond à ce que les théoriciens chinois appellent le xiang-wai-zhi-xiang, "image au-delà des images". Elle est proche aussi de ce que la spiritualité Chan expérimente comme illumination. Lorsque, devant une scène de la nature, un arbre qui fleurit, un oiseau qui s'envole en criant, un rayon de soleil ou de lune qui éclaire un moment de silence, soudain, on passe de l'autre côté de la scène. On se trouve alors au-delà de l'écran des phénomènes, et l'on éprouve l'impression d'une présence qui va de soi, entière, indivise, inexplicable, et cependant indéniable, tel un don généreux qui fait que tout est là, miraculeusement là, diffusant une lumière couleur d'origine, murmurant un chant natif de cœur à cœur, d'âme à âme."



Illustrations : Paul Cézanne

dimanche 22 janvier 2017

Que choisissons-nous ?



Je trouve les textes philosophiques intéressants parce qu'ils sont stimulants pour l'esprit. En voici un sur le choix et la volonté qui n'est pas difficile à lire et qui nous conduit (ou non) vers une  réflexion plus approfondie. A vous de choisir...

Le choix
     Avez-vous le choix de lire ce texte? On serait bien sûr tenté de répondre immédiatement oui. Mais le fait est que vous êtes en train de le lire. Pendant que vous êtes en train de lire ce texte, vous n'avez plus le choix de ne pas le lire! Vous aviez le choix avant, vous avez le choix d'arrêter de le lire dans une seconde, mais pas maintenant. Or quel est le temps réel? Le temps pendant lequel vous lisez, c'est maintenant. Or le présent c'est la nécessité: vous ne pouvez pas lire et ne pas lire ce texte en même temps. Le présent échappe donc au choix: ce qui est est. Le passé aussi bien sûr, car on ne choisit que ce qui est de l'ordre du possible (dans le sens de ce qui n'est pas encore réalisé), or le passé  n'existe que comme réalité passée sur la laquelle on ne peut plus rien. On ne peut pas agir sur le passé, on ne peut agir qu'au présent. Qu'en est-il de l'avenir? S'il dépend du présent et que nous ne pouvons pas choisir celui-ci, il semble alors lui aussi échapper à toute possibilité de choix.  
   Avoir le choix suppose qu'on puisse en même temps faire et ne pas faire une chose, c'est ce qu'on appelle le libre arbitre: capacité de choisir entre deux ou plusieurs possibilités sans être incliné a priori vers l'une ou l'autre. Pour choisir il faudrait que les deux possibilités (ici lire ou ne pas lire) vous soient indifférentes. Mais en l'occurrence, non seulement vous êtes entrain de lire, mais en plus si vous avez choisi de lire ce texte c'est que cela vous intéresse (pour une foule de gens la question ne se posera jamais: ils ne s'y intéressent pas, est-ce à dire que ça ne les concerne pas?...).
   Qu'est-ce qui fait qu'une chose nous intéresse, donc que nous y portons de l'attention? Nos goûts, nos préférences. Cependant avez-vous choisi vos préférences? Si nos choix sont déterminés par quelque chose que nous n'avons pas choisi (nos goûts, notre personnalité...) alors ils ne sont pas vraiment des choix mais des illusions de choix: nous ne faisons que suivre la pente de nos préférences. Nos choix émanent de notre personnalité toute entière. La possibilité du libre arbitre suppose donc la possibilité de se choisir soi-même. Et là encore il semblerait que les jeux soient faits: ne sommes-nous pas le produit de notre histoire personnelle (et, particulièrement, de notre éducation: pour pouvoir choisir de lire ce texte il faut savoir lire, et avoir le bagage culturel minimum pour pouvoir le comprendre...)?



   Tout se passe comme si le libre arbitre était impensable (parce que contradictoire): il implique que l'on puisse faire et ne pas faire une chose en même temps (or soit vous lisez ce texte, soit vous ne le lisez pas); et d'autre part il implique une position de neutralité absolue du sujet face aux termes du choix, c'est à dire d'être sans préférence et donc d'être sans histoire.
  Que le libre arbitre (capacité absolue de choisir) soit une illusion, cela réfute t-il toute idée de liberté? Reprenons notre exemple: vous ne pouvez pas ne pas lire ce texte pendant que vous le lisez, vous n'avez pas le choix, mais vous avez le choix de continuer ou d'arrêter de le lire... Choisir non pas à partir d'une position abstraite et fantasmatique de neutralité absolue mais à partir de ce qui est, maintenant, en assumant ce que l'on est, cela s'appelle vouloir. A la différence du libre arbitre, la volonté ne s'oppose pas au réel. Si nous ne pouvons nous inventer littéralement, si nous ne pouvons choisir qu'en fonction de notre histoire, il n'en reste pas moins que nous pouvons vouloir ceci plutôt que cela. Se choisir est la condition de tous les choix, cela n'est possible que si cela veut dire d'abord se voir et s'accepter dans sa vérité et se changer à partir de là.
   Si le présent n'est pas un commencement absolu, il est néanmoins un carrefour, un embranchement vers l'a-venir. Vous n'avez pas le choix de continuer à lire ce texte après son point final, mais vous avez le choix de continuer à y réfléchir.

                                                                                                                                                              Julien Saïman.